Masques et prise de tête.

J’ai cousu plus de 100 masques en tissus.

Voilà 5 jours que j’écris un article sur les débuts de cette épopée du masque en tissus, sans en venir à bout.
Tout est compliqué, les informations nouvelles arrivent chaque jour…

Au début, il y a eu pendant plusieurs dizaines de jours de multiples interrogations: Est-ce utile? Est-ce sain? Pour qui? Est-ce nécessaire? Comment faut-il faire?
Et puis, il y a eu l’excellent article de Bérangère sur son blog « couture et paillettes », et le constat que c’était les soignants eux-même qui étaient demandeurs de masques en tissus face à l’absence de masques jetables type chirurgicaux ou FFP2.
A l’époque, pour la plupart d’entre eux, il valait mieux « ça », que rien.
C’est même le CHU de Grenoble qui a diffusé le premier tutoriel pour coudre des masque; quand on y pense, c’est quand même dingue.
J’ai alors cousu une dizaine de masques, pour voir, pour essayer.

Quelques jours plus tard l’AFNOR a édité un « guide d’exigences minimales, de méthodes d’essais, de confection et d’usage » à destination des industriels et des particuliers qui souhaiteraient coudre des masques barrières.
Si le guide était tout de même plus destiné aux industriels, sa lecture restait compréhensible à qui a déjà un peu cousu, et de nombreux tutoriels ont rapidement été mis en ligne.
On sentait que ça devenait sérieux cette histoire de masques; il n’y avait plus de polémique, on pouvait se lancer plus sereinement.
J’ai alors cousu une 15aine de masques supplémentaires, un centre d’accueil de personnes polyhandicapées de mon secteur en demandait.

Je me souviens qu’à l’époque on m’a demandé combien je les vendais, et ça m’avait choquée. Il était hors de question de vendre des masques, artisanaux de surcroît, à des soignants qui ne disposent pas du matériel minimal pour effectuer leur travail en toute sécurité, alors que je suis, moi, au chaud et en sécurité chez moi…

A cette époque, j’ai fait une petite pause dans la couture de masques.
Et puis une action a été mise en place dans ma ville pour que des couturières bénévoles cousent des masques, avec leurs fournitures ou celles qu’on leur propose, à destination des personnes en difficulté de la ville. Les masques étaient cousus, puis récupérés par l’organisation, lavés, préparés et distribués en pharmacie.
J’en ai recousu 10, auxquels j’ai ajouté les 25 autres qui n’avaient finalement pas été récupérés.
Au total, c’est plus de 1200 masques qui ont été cousus par les femmes bénévoles de ma commune. La ville a depuis passé une commande de masques pour que chaque habitant reçoive un masque en tissu gratuitement.

Je suis, via son compte Instagram, Camille Binet-Dezert depuis très longtemps. Cet hiver, son coup de gueule sur la réforme du bac m’avait peu touchée, je ne me sentais pas concernée avec mes enfants en CE2 et 6ème.
Elle aussi a cousu des masques, des charlottes, des blouses bénévolement pour son entourage, mais aussi pour les soignants de son secteur dans un cadre plus organisé.
Son coup de gueule sur le sujet, que vous pouvez retrouver dans ses stories à la une, ce coup-ci m’est allée droit au cœur, parce que j’étais concernée et parce que je savais au fond de moi qu’elle avait raison.
On ne va pas se mentir, c’était stimulant et très valorisant de coudre des masques. Enfermées chez nous à ne « rien » faire, nous nous sentions enfin utiles.

Mais à bien y réfléchir, n’étions nous pas en train de pallier le manquement de différents gouvernements successifs de manière totalement bénévole, usant de notre matériel, de notre temps et de nos fournitures?

C’est vers le 15 avril que toutes les personnes qui avaient téléchargé le premier guide de l’AFNOR ont reçu un mail leur proposant, au nom toujours de cette magnifique solidarité, de continuer à coudre pour proposer gracieusement des masques aux entreprises ou aux mairies.
On était à quelques jours de la « Fashion revolution Week » dont je parle dans cet article. On s’insurge contre les conditions de travail des ouvriers du textile dans des pays comme le Bangladesh, mais finalement ça ne semble pas poser de problème de faire coudre toutes les couturières du pays bénévolement au nom d’un grand élan de solidarité…

Alors, c’est vrai l’élan de solidarité est venu directement des couturières, de quoi se plaignent-elles donc à présent?
Je me plains de voir cet élan de solidarité repris et utilisé par l’Etat et les collectivités pour pallier leur refus de tenir compte des avertissements sur l’état critique des stocks de matériels de protection médicale des hôpitaux, et des entreprises de leur pays!

Dans le Finistère, alors que la dernière usine de masques a été fermée très récemment, s’est mise en place « l’Usine Invisible« . Des couturières se sont engagées à coudre un certain nombre de masques par jour/semaine. Elles utilisent leurs machines, et reçoivent la gamme de montage, ainsi que tout le matériel nécessaire ainsi qu’une contre-partie financière en échange. Ce système a également été mis en place dans le Morbihan, ou sous d’autres formes en Gironde notamment.
C’est donc possible pour qui s’en donne la peine; mais la charge de travail pour la mise en oeuvre d’un tel projet est colossal, et doit être accompagné de l’aide des collectivités locales.

Loin de moi l’idée de faire ici la critique de gestion de la crise par le gouvernement actuel. On fait 2 pas en avant, un en arrière, au fil de ce qu’on découvre. C’est impossible de savoir si la décision qu’on prend à un instant T sera encore la bonne le lendemain. On le sait, on le vit tous.
Pour rien au monde, je ne voudrais être à la place des dirigeants actuellement.
Ce que je critique, ce sont les choix qui ont été faits par les derniers gouvernements en place et qui ont conduit à faire de du système de santé public ce qu’il est aujourd’hui: un système qui n’est plus en mesure de soigner correctement ses patients, et qui fait travailler son personnel dans des conditions inacceptables.

Tout ceci n’est que le côté visible du masque.
Il y a aussi la face invisible des masques, le côté des professionnels.
Amandine Cha Dessolier, qui est à la tête d’une filière de production de textile français certifié GOT, en parle très clairement et vous pouvez retrouver son article passionnant et explicite sur le sujet via ce lien: « des masques face à l’urgence« .

Depuis, l’IFTH (Institut Français du Textile et de l’Habillement) a re-édité un cahier des charges et base de données pour la réalisation des masques « grand public ».
Les dernières études semblent montrer finalement que si tout le monde porte un masque en tissu, la diffusion et la propagation du virus devient assez faible.
Pour autant, il est impossible pour une « simple » couturière (et même pour celle qui dispose d’un CAP de couture en poche comme moi) de savoir si les tissus dont elle dispose ou qu’elle peut acheter en magasin, ont les caractéristiques parfaitement adéquates à la réalisation de masques. Il n’y a, à ce jour, ni tissu normé, ni masque en tissu homologué cousu artisanalement.
Et je ne parle pas ici du côté juridique, de l’idée qu’une couturière pour rendre service ait vendu des masques à une entreprise et que cette dernière se retourne contre elle parce que ses salariés ont, malgré tout, attrapé ce fichu virus…

Faut-il dans ces conditions continuer de coudre des masques?
Ma Commune va nous en distribuer un par personne. Sachant qu’un masque ne peut être porté plus de 4h, et qu’une fois retiré il ne peut être remis, un masque ne suffira pas. Pour les personnes travaillant à l’extérieur, un minimum de 2 masques par jour et par personne sera nécessaire. Et il faudra les laver chaque soir à 60 degrés pour pouvoir les reporter le lendemain.
Partant de ce principe, c’est plus 4 à 6 masques à minima qui sont nécessaires par personne…

Donc oui, je continue de coudre des masques, pour ma famille et les amis qui m’en font la demande, moyennant une participation financière qui couvre fournitures (dont textiles bio) et entretien des machines. Ils seront évidemment plus chers que ceux qui seront vendus en grande surface. Confectionner un masque me prend 30 à 40 minutes. Si le process vous intéresse, il est très bien évoqué dans ce post Facebook de Salut Les Bobines, professionnelle de la couture à Brest.

J’ai déjà cousu une 100aine de masques, je vais sans doute en coudre encore en tentant de répondre au mieux aux recommandations des professionnels qui changent chaque semaine, mais je garde ce sentiment double et ambigu d’avoir été à la fois utile et utilisée…

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